L’Afrique est aujourd’hui à la croisée de plusieurs trajectoires majeures : l’urbanisation rapide, la croissance démographique, l’industrialisation progressive et, en parallèle, l’impératif de décarbonation.
Dans ce contexte, les crédits carbone et les mécanismes de marché représentent des leviers potentiels pour financer la transition énergétique sur le continent, mais ils soulèvent aussi de nombreuses questions juridiques, économiques et éthiques.
J’ai récemment eu l’occasion d’approfondir ces enjeux lors de la 14ᵉ Conférence Annuelle de l’ABLC – African Business Lawyers’ Club, organisée au siège du MEDEF International. Le thème de l’édition, « Dans un monde toujours plus digitalisé, interconnecté et industrialisé, l’énergie reste la mère de toutes les transformations », a donné lieu à des échanges passionnants.
Parmi les interventions marquantes, la keynote de Corinne Lepage, ancienne ministre française de l’Environnement, a particulièrement retenu mon attention, notamment sur la question des crédits carbone.
Cet article revient sur les points essentiels abordés, tout en proposant une lecture personnelle du positionnement que l’Afrique pourrait avoir dans le marché carbone mondial.

Comprendre les crédits carbone : un mécanisme simple… en apparence
Les crédits carbone sont des unités représentant une tonne de CO₂ évitée, réduite ou séquestrée grâce à un projet (forêt, agriculture régénératrice, énergie renouvelable, efficacité énergétique…). Ils peuvent être utilisés pour compenser des émissions résiduelles ou intégrés dans des systèmes d’échange obligatoires.
En théorie, le mécanisme est clair :
un projet bas-carbone génère des réductions d’émissions,
celles-ci sont vérifiées, certifiées, monétisées,
puis revendues sur un marché volontaire ou réglementé.
Mais en pratique, le marché des crédits carbone est un espace complexe, marqué par des variations de qualité, des critiques sur la transparence et une forte hétérogénéité des standards.
Selon Corinne Lepage, cette complexité nourrit à la fois un potentiel immense de financement climatique et un risque de dérive si les garde-fous ne sont pas renforcés.

Le marché du carbone, qu’il soit volontaire ou réglementé, représente aujourd’hui plusieurs milliards de dollars, et il est appelé à croître fortement avec l’accélération des politiques de neutralité carbone.
Cependant, son fonctionnement se heurte à plusieurs défis :
Un manque d’harmonisation internationale des standards de certification.
Des controverses sur la qualité de certains crédits, accusés de ne pas refléter de vraies réductions d’émissions.
Une confiance fluctuante de la part des entreprises et des investisseurs.
Une gouvernance parfois opaque, notamment dans les pays où les capacités institutionnelles sont limitées.
Lors de la conférence de l’ABLC, de nombreux experts ont rappelé que les marchés carbone doivent évoluer vers plus de rigueur, de transparence et de traçabilité pour rester crédibles.
Corinne Lepage a insisté sur la nécessité d’encadrer juridiquement ces mécanismes, afin d’éviter que la compensation devienne un outil de contournement plutôt qu’un vrai levier de décarbonation.
L’Afrique : un acteur qui doit rentrer dans le jeu
Le continent africain possède un potentiel carbone considérable :
forêts,
zones de savane,
terres agricoles,
projets d’énergie renouvelable,
infrastructures bas carbone émergentes.
Pourtant, il ne capte aujourd’hui qu’une faible part des revenus mondiaux issus du marché carbone.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation :
Un manque d’infrastructures institutionnelles pour certifier, tracer et valoriser les crédits.
Des difficultés d’accès au financement pour monter des projets certifiés, souvent coûteux en audits et en démarches.
Une faible visibilité internationale des projets africains dans les registres carbone.
Des questions de souveraineté : la crainte de voir les ressources naturelles du continent valorisées par d’autres sans bénéfice local réel.
Pourtant, comme l’ont souligné les intervenants de la conférence, l’Afrique est probablement l’un des continents les plus stratégiques pour l’avenir du marché carbone mondial.
Sa capacité à stocker du carbone, à produire de l’énergie propre et à mettre en place des projets de résilience climatique en fait un futur pilier de l’équation climatique planétaire.
Structurer un marché carbone africain : quelles conditions ?
Les réflexions de la conférence de l’ABLC ont mis en lumière plusieurs pistes d’action :
1. Renforcer les cadres juridiques nationaux
Sans cadre solide, les projets carbone restent vulnérables aux abus et peinent à attirer des investisseurs majeurs.
2. Développer des registres carbone africains
Un registre continental crédible permettrait d’éviter la fuite de valeur et de mieux maîtriser la traçabilité des crédits.
3. Former les acteurs locaux
Ingénieurs, juristes, auditeurs, porteurs de projets : le renforcement de capacités est indispensable pour que le continent se positionne comme producteur, et non simple fournisseur brut.
4. Mobiliser les financements internationaux
Les crédits carbone peuvent devenir un outil puissant de financement climatique… à condition que les revenus retournent effectivement aux communautés locales et aux États.
5. Intégrer les projets carbone dans une stratégie énergétique globale
Comme le rappelait le thème de la conférence :
l’énergie est la mère de toutes les transformations.
Le marché carbone doit s’inscrire dans une vision cohérente du mix énergétique africain, au service de l’industrialisation et de la croissance durable.
Ce que je retiens de cette conférence
Participer à la conférence annuelle de l’ABLC a été une expérience enrichissante.
Elle m’a rappelé à quel point les sujets de finance carbone, d’énergie et de durabilité sont intimement liés à l’avenir du continent africain. Piur vous dire vrai, cela fait un moment que je pense à approfondir mes connassances en finances durables car l’argent reste le nerf de la guerre et cette conférence tombait à point nommé.
La keynote de Corinne Lepage a particulièrement éclairé la nécessité de mieux encadrer le marché, de renforcer la qualité des crédits carbone et d’éviter toute forme de “greenwashing institutionnalisé”.
À mes yeux, l’Afrique dispose d’un potentiel unique pour devenir l’un des pôles mondiaux de la finance carbone sachant qu’elle est aujourd’hi l’un sinon le dernier polluer — à condition de structurer une gouvernance solide et de placer la transparence au cœur des projets.
