Ma Plume Explore le Patrimoine Bamoun – Concours Henry Jacques Le Même

Comme promis je vais partager avec vous le texte que j’ai proposé pour le concours.

J’ai participé à la 6e édition du concours d’écriture sur l’architecture “Prix Henry Jacques Le Même” proposé par la Société des Architectes en septembre dernier. C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai pris le temps de décrire et ‘raconter’ un des bâtiments les plus emblématique du Cameroun de part sa valeur culturelle et sa symbolique. Je vous ai raconté les prémices de cette aventure dans un article.

Il s’agit bien évidemment du Musée Bamoun. Edifice culturel appartenant au Royaume Bamoun et construit pour abriter et proposer au public les trésors et archives du Royaume aux visiteurs.

Je suis très honorée d’avoir fait ce travail qui met en valeur une oeuvre culturelle de mon pays et surtout d’avoir fait un pas vers l’exploration architecturale et mon apprentissage de l’écriture.

N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de mon texte en commentaires. Ce sera un plaisir de discuter avec vous. Bonne lecture !

Mon texte 

Titre : Rencontre avec le Mythe.

L’Afrique, riche de son histoire et de sa culture, dévoile constamment ses trésors aux âmes avides d’exploration. En tant que passionnée de découvertes au cœur de mon Cameroun natal, je suis constamment en quête des merveilles cachées qui parsèment mon pays aux 250 ethnies. Mon appartenance au peuple Bamiléké, l’un des plus grand dans les Grass Fields de l’ouest du Cameroun, m’a offert une multitude d’histoires fascinantes à explorer dans mon village de Bangangté et ses environs.

J’ai eu le privilège d’explorer les mystères des chefferies, gardiennes de notre histoire, de participer aux festivals des sociétés secrètes, de visiter les lieux sacrés où la communion avec nos ancêtres prend vie, et de m’enrichir des récits des sages locaux. Cependant, il y avait une histoire en particulier qui m’intriguait, celle de la bataille séculaire qui avait opposé nos ancêtres à leurs voisins Bamouns. Les Bamouns, un peuple des Grass Fields, étaient dès lors devenus nos amis à l’issue de cette bataille, mais je n’avais jamais eu la chance de plonger dans leur culture jusqu’au jour où une amie chère m’a invité au festival “Ngouon” du royaume Bamoun. C’était une occasion inestimable d’explorer ce royaume et de découvrir son histoire.

Le royaume Bamoun, qui existe depuis 1394, a traversé les âges, résistant aux guerres et à la colonisation. Il s’est démarqué au début du XXe siècle grâce à la formalisation de sa propre langue, le Bamoun, et la création de son propre alphabet par le roi, Sa Majesté Ibrahim Mbombo Njoya. Mon voyage coïncidait avec le festival “Nguon”, l’un des événements traditionnels les plus prestigieux du pays, commémoré pour la 548e fois depuis sa première édition en 1394., nous étions en 2019. À partir de 1992, Sa Majesté Ibrahim Mbombo Njoya, roi des Bamouns, avait décidé de célébrer ce festival tous les deux ans.

J’ai entrepris le voyage avec mon amie, quelques-uns de ses amis, un prince du royaume Bamoun et un architecte passionné. Durant le trajet de deux heures depuis Bangangté, étant en présence du Prince, j’ai eu le privilège d’en apprendre davantage sur la culture Bamoun. J’ai découvert que ce royaume, d’une superficie de plus de 765 hectares, avait connu 20 rois successifs au fil des siècles. Outre la langue Bamoun, distincte des autres langues de la région et distinguée par la formalisation de son alphabet, le royaume se démarquait par sa conversion à l’islam sous l’impulsion du Sultan Ibrahim Mbombo Njoya, une caractéristique unique pour un peuple des Grass Fields, car seule la partie nord du Cameroun était musulmane.

Pourtant, ce qui a véritablement captivé mon imagination, c’était le nouveau musée des rois Bamouns, que l’architecte avec nous venait de terminer. Une œuvre grandeur nature qui donnait vie aux symboles de la tradition Bamoun, disait-il L’architecte l’a décrit comme “quelque chose” qui nous plongerait au cœur de la culture Bamoun. La question qui me hantait était : “Et si mon regard croisait le mythe ?”

 

Lorsque nous avons pénétré le royaume, la promesse de rituels et de folklore qui étaient annoncés pour du festival était véridique, l’effervescence était palpable dans l’air tout au long du trajet. Tout le royaume était en ébullition, préparant activement les festivités. Seulement, ce qui allait vraiment me laisser sans voix d’après les dires de l’architecte et du Prince se dressait au cœur du royaume, à Foumban, non loin du Palais royal.

Arrivés à Foumban, le village central, l’excitation était à son comble. Après avoir garé notre véhicule, nous avons emprunté un sentier étroit. Et là, à la fin de ce chemin, j’ai été confrontée à l’extraordinaire…

 

À l’entrée du musée, non pas une, mais deux têtes de serpent m’ont accueilli, chacune aussi grande que trois hommes. Leurs mâchoires béantes étaient à la fois terrifiantes et fascinantes. Elles semblaient m’inviter à plonger à l’intérieur, à explorer le musée par leurs bouches ouvertes, telles des portes vers l’inconnu. L’architecte et le prince, remarquant mon émerveillement, m’ont donné des détails sur cette œuvre majestueuse.

Le serpent à deux têtes symbolise la victoire simultanée du peuple Bamoun sur deux fronts lors des batailles contre leurs voisins de l’ouest (Sankah) et de l’est (Pâ-Puh). Il incarne la puissance et la fierté du peuple. Chaque détail de la sculpture était impressionnant, du des crocs du serpent aux écailles, il y avait des nuances de blanc, de beige, de marron et de noir qui rappelaient le crotale, un serpent à sonnette de la région. Ce dernier était réputé pour utiliser la terre rouge de l’ouest du Cameroun pour se camoufler. Le serpent semblait prêt à s’animer à tout moment, évoquant une puissance authentique et une dualité réfléchie. Ces portails, avec leurs rangées de crocs fiers et menaçants, évoquaient une puissance authentique, une dualité réfléchie. Les deux têtes du serpent représentaient l’équilibre entre les contraires, une royauté incarnée, un rappel des cycles de la vie et de la mort, de la lumière et de l’obscurité. Je n’osais pas encore emprunter une des têtes pour entrer dans le musée et en progressant au cœur de la cour centrale, les deux têtes se révélaient symétriques, s’élevant majestueusement au-dessus d’un tronc central. Cette œuvre d’art spectaculaire s’imposait avec une prestance remarquable.

Au centre de la cour, deux cloches monumentales en fonte, d’un rouge rouille, formaient une alcôve, incitant à la découverte. Il s’agissait de l’entrée royale qui se terminait par un ponton central protégé, recouvert de briquette en terre cuite. On m’expliqua alors que ces cloches tenaient un rôle central dans les cérémonies et rituels Bamouns, marquant des moments solennels et spirituels, symbolisant le lien entre le monde terrestre et spirituel. C’est un instrument qui était utilisé par le Roi pour stimuler et galvaniser ses troupes au front, un signe de rassemblement et d’appel à la patrie. C’était en quelque sorte un appel aux esprits, une incitation à la contemplation avant de franchir le seuil du musée.

Lorsque je me suis éloignée des cloches, j’ai aperçu une araignée géante, une mygale d’un gris pâle, dominant l’ensemble. Chaque détail était incroyablement réaliste, des poils sur ses pattes à ses yeux perçants. L’araignée symbolisait le travail, la prédiction et la sagesse pour les Bamouns, encourageant le peuple à être aussi persévérant et créatif que cette créature tisseuse de toiles. Tout autour de l’araignée, des ouvertures permettaient à la lumière de pénétrer dans le musée.

En entrant par l’une des têtes de serpent, j’ai découvert que le musée s’étendait sur 2800 m² de surface construite, sur un terrain de 5050 m² dédié. Il était situé sur un site sacré du palais, à proximité du caveau royal. Le musée comprenait trois grandes salles modulables de 250 m² chacune pour les expositions. Il y avait également des réserves, une bibliothèque, une salle d’archives, une salle multimédia, une salle de réunion, des bureaux et une salle de conférence pouvant accueillir 500 personnes.

Les murs bleu nuit à l’entrée du musée étaient ornés d’œuvres traditionnelles, évoquant les motifs du ‘Ndop’, le tissu traditionnel bleu et blanc de la région. La lumière naturelle inondait les salles d’exposition grâce aux parois vitrées intégrées à la structure de l’araignée. Le musée offrait une expérience immersive, permettant aux visiteurs de lire, voir, sentir et entendre l’histoire des Bamouns.

Des chansons traditionnelles accompagnaient la visite, mettant en valeur les œuvres exposées qui étaient éclairées par des spots. J’ai appris que malgré l’existence d’un musée plus ancien dans la région, ce nouveau musée était nécessaire pour préserver l’explosion artistique du royaume, qui avait quintuplé au fil des ans. Une grande réserve d’objets du palais, jusqu’alors cachée, était désormais accessible au public, préservée de la détérioration.

Le musée des rois Bamouns, avec son architecture symbolique et identitaire inspirée des armoiries Bamouns (serpent, gong à double cloche, araignée mygale), allait bien au-delà d’une simple structure. Il incarnait l’importance de la culture et de l’art comme moteurs de développement et de rayonnement international. La créativité des artistes locaux avait trouvé une nouvelle expression dans cette œuvre plus vraie que nature, conçue principalement avec des matériaux biosourcés locaux (terre, briques, bois) et du béton.

En sortant du musée, je suis restée plantée devant les cloches, ressentant la puissance du lieu, une connexion avec nos ancêtres peut-être. J’ai su que j’avais été témoin d’un mythe de mes propres yeux, une œuvre d’art exceptionnelle qui raconte l’histoire d’un peuple, de sa résilience, de sa fierté et de sa richesse. Ce musée incarnait également les valeurs du travail et de la sagesse, transmises par l’araignée gigantesque, symbole de créativité, de persévérance et de ténacité. Ce musée extraordinaire n’était pas seulement un témoignage de l’histoire, mais aussi un catalyseur de développement, un moyen de préserver notre culture matérielle et immatérielle pour les générations futures.

 

 

 

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